Ceci est le récit du voyage que je fis à Assise en Juillet 2005 avec un groupe de paroissiens de la paroisse Bienheureux Amédée IX de Savoie, petite paroisse de trois communes de l'arrière pays niçois (La Trinité - Drap - Cantaron), dans la basse vallée du Paillon, sur la route du Col de Nice et de Turini (ce dernier rendu célèbre par la fameuse étape du Rallye de Monte Carlo), vallée qui desservant d'autres villages pittoresques et typiques tels que Peille, Peillon, Coaraze, Lucéram.Il faut savoir que partir pour Assise, c'est partir vers un pays, l'Italie, à la fois berceau et bastion du christianisme en Europe occidentale, immense par sa culture et son histoire, généreux par sa gastronomie et ses paysages aux multiples facettes, chaleureux par l'accueil que réservent ses habitants au voyageur. Que partir pour Assise, c'est, sur son chemin, croiser des lieux prestigieux tels que les carrières de marbre de Carrare, mondialement connu; que c'est traverser Florence, au romantisme difficilement égalable; que c'est parcourir les bords du Lac Trasimeno, où les Romains subirent une défaite cuisante face à l'envahisseur Annibal, aux tous premiers siècles de notre ère. Mais il faut savoir aussi que partir pour Assise, c'est également partir vers l'inconnu, qui réserve autant d'heureuses surprises que celle de la rencontre de l'être aimé.Tout commence à Santa Maria degli Angeli (Notre Dame des Anges), à la fois hameau et magnifique basilique baroque située à cinq kilomètres du vieil Assise, dans une large vallée. C'est en ce lieu que François d'Assise, saint catholique, personnage ayant vécu à cheval entre les XIIème et XIIIème siècles, avait établi son "quartier général" au lieu dit "les baraques" où il édifia une toute petite chapelle, "la porziuncola", aujourd'hui recouverte par la grande basilique Santa Maria degli Angeli aux dimensions dantesques. Devant cette église s'érige par ailleurs un somptueux calice en fer forgé haut de plusieurs mètres qui ajoute autant de magnificence à la place.Mais qui est donc ce François d'Assise qui semble appeler des centaines de milliers de pèlerins et de touristes à quitter leurs régions ou pays lointains, bravant fatigue et kilomètres pour certains, afin de venir l'y rencontrer. Qui est cet homme étrange tellement proche de la nature qu'il parlait, selon la tradition, aux animaux?
II
Pour cela il nous faut nous rendre au Village et commencer par le couvent de San Damiano.Pourquoi San Damiano? Parce que c'est en ce lieu que François, selon la Tradition de l'Église, y reçut sa vocation. En effet, ce dernier était issu d'une famille bourgeoise très riche. C'était un beau jeune homme, habile guerrier, qui croisait le fer avec l'ennemi juré de Perugia, qui participait aux croisades et qui se voyait promis à un avenir faste et luxueux. Il faisait partie, comme l'on dirait aujourd'hui, de la jeunesse parisienne dorée du XVIème. Or, les aléas de la vie, que certains nommeront providence, ont mis un terme à ses projets. Il se retrouva, ni une ni deux, tour à tour blessé, emprisonné, et malade. Il eut ainsi le temps de réfléchir. Il eu ainsi le temps de se rendre compte de la fragilité de sa vie. Il eut ainsi le temps de parcourir son fort interne et de réaliser la précarité de son existence; il eut enfin le temps de réaliser à quel point tout l'or et la puissance du monde ne suffiraient à lui en assurer la maîtrise. C'est donc dans cette humilité que François devait en venir à se tourner vers les autres et à entreprendre de s'occuper peu à peu des plus pauvres, ce qui lui valut de se faire renier pas son père qui le déshérita. François, mieux que les aider, se retrouvait à vivre lui même parmi les plus pauvres.Et San Damiano, dans tout cela? Parcourant la campagne par une belle journée qu'il me plait à imaginer ensoleillée au printemps, le nouveau Poverello entra dans une chapelle en ruine dans laquelle se trouvait le crucifix byzantin, qui deviendra plus tard le symbole franciscain. Alors qu'il priait à genoux devant cette croix, il entendit une voix lui demander de reconstruire l'Église. Il prit ce message à la lettre, réuni quelques compagnons et se mit aussitôt au labeur. Il découvrira plus tard que cette mission de reconstruction était toute autre : celle d'un renouveau spirituel et non matériel. Partons donc sur les chemins de la belle Toscane pour découvrir ou redécouvrir Assise et François, et tenter de percer le mystère de ce choix radical.
III
Pour espérer comprendre, commençons l'ascension vers l'Eremo delle Carceri, merveilleux ermitage caché en pleine montagne, à une heure trente de marche du village, où François aimait à se retirer régulièrement afin d'y trouver la paix et le calme nécessaires au repos et à la prière contemplative. La forêt y est dense; la végétation luxuriante, même en plein été. Pour s'y rendre commence un parcours assez sportif en raison des nombreux raidillons qui façonnent la route. Sur le passage, au détours d' une ruelle, l’on aperçoit six moulures scellées à la façade d'une maison. Elles décrivent les deux visites de Pape Jean Paul II à Assise à l’occasion les rencontres pluriconfessionnelles de prière pour la paix qu'il avait suscitées. C'était il y a tout juste vingt ans. Assise : capitale de la Paix. Ce n'était pas un hasard. François saluait toujours ses interlocuteurs par le très connu "Pax et Bonum" . La montée vers l'ermitage, et la montée en général, sont tout un symbole. Elles représentent le lâcher prise de nos occupations quotidiennes, le détachement de nos valeurs terrestres, l'effort déployé, pas à pas, pour atteindre un but, pour y rencontrer quelqu'un, pour s’y découvrir. Le paysage est somptueux, tantôt à couvert, tantôt à découvert et il s'y trouve des oliveraies aux arbres majestueux où sont cueillis ces fruits merveilleux qui donnent un goût inoubliable à l'huile du pays dont elle est extraite. Peu à peu le village s'éloigne, les maisons se font plus petites, la plaine se découvre à perte de vue sous les pieds du promeneur qui, gagnant en altitude, gagne également en perspective.
Parvenir en ce lieu retiré n'est pas comme arriver n'importe où. En franchir la porte fait ressentir une présence insoupçonnée, mystérieuse et inexplicable. Accueillis avec réelle gentillesse par les deux moines qui y vivent en permanence, y compris l'hiver sans chauffage, nous avons investi et fouillé les lieux dans les moindres recoins à la recherche de l'invisible. L'ermitage est construit dans le rocher. Les couloirs sont étroits, les ouvertures minuscules. L'on croirait presque une maison de lilliputiens. L'hiver y est tellement rude et l'été tellement chaud que les bâtisseurs le conçurent ainsi afin d’y maintenir une température acceptable tout au long de l’année et d’en limiter les écarts. Il y a là une pièce particulière: le réfectoire des frères, tout en voûtes, où François prenait habituellement ses repas. Particulier parce qu'il y a en bout de table une place d'honneur réservée au frère supérieur laquelle, pour les franciscain, à une toute autre signification que celle que nous lui accordons. La différence, fondamentale, consiste à considérer le supérieur de la communauté premier serviteur. Ainsi est-t-il placé en tête de tablée non pour marquer sa supériorité et se faire servir mais pour mieux servir lui-même ses frères. Encore un exemple d'une manière concrète de vivre la radicalité évangélique de saint François qui nous montre tout le chemin à parcourir en termes d'humilité et de pauvreté.
IV
La descente de l'Eremo delle Carceri est splendide. Elle offre, sous cette nouvelle perspective, une vue imprenable, dans un premier temps sur la plaine puis sur la Basilique Saint François. Cette dernière est en fait la superposition de trois lieux de culte construits à différentes époques : la crypte, la basilique inférieure et la basilique supérieure. Ils abritent les fameuses peintures du célébrissime Giotto et le tombeau de Saint François. Il m'est difficile de décrire la sensation que j'éprouvais en entrant dans la crypte où se situe la sépulture de François. C'est comme si, tout à coup, la nuit se faisait lumière. Comme si, tout à coup, je comprenais l'incompréhensible. Vous savez? Un peu comme lorsque vous cherchez à résoudre un problème et qu' après des heures voire des jours de recherche, soudainement, une petite lanterne s'allume et vous fait voir la solution telle une évidence. Ne vous exclamez vous pas à ce moment là : "Mais oui. Bien sûr! Comment n'y ais je pas pensé plus tôt!" Permettez moi donc de vous livrer ce que je ressentis à ce moment là. J'ai cru y percevoir un chemin à suivre, une route toute tracée; j'ai cru y comprendre que si, d'après les écritures, le chemin vers la sainteté et la porte du royaume de dieu sont étroits, François en fit un boulevard surplombé de grands lampadaires. C'est comme s'il disait : "c'est par ici que ça se passe. Pas ailleurs". Au moins pour lui même. Alors parfois, les lampadaires tombent en panne, parfois nous sommes aveuglés et l'on n'y voit plus.Mais sortons de la crypte et allons à l'étage supérieur où une sculpture m'a particulièrement interpellé. Beaucoup passent devant sans même y prêter attention. Elle est pourtant si belle, si expressive. Il s'agit d'une représentation en bronze de Jésus sur la croix au pied de laquelle se trouve François agenouillé, la tête inclinée vers le sol mais les bras désespérément tendus vers le crucifié. Ce dernier, pourtant souffrant et a bout de souffle, semble trouver encore la force de tendre un bras curieusement détaché et musclé vers François. Cette oeuvre est vraiment merveilleuse. Elle montre un Jésus toujours prêt à tendre la main, précisément sur la Croix; un Jésus mort (son diaphragme est entièrement rentré, son ventre est creux, son corps meurtri) mais à la fois déjà ressuscité puisqu'il a son bras droit décroché de la croix, un bras fort et puissant. C'est bien ici que l'on peut commencer à découvrir le mystère de la vie de François. François, pauvre, pécheur, faible se retrouvant devant un Jésus encore plus faible qui l'invite à monter sur la Croix et à vivre, avec lui, après la mort, la résurrection. Un vrai bijoux à la fois artistique et spirituel !(à suivre ...)